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Les conséquences du crime et du déni

Analyse des effets du génocide sur le peuple arménien

Source : http://www.oedipe.org/
Auteur : Hasmig Krikorian

Le projet génocidaire est un meurtre organisé destiné à détruire un groupe humain. Il recèle un indice particulier, celui de laisser les morts sans sépulture.
L’histoire du XX ème siècle témoigne de ce fait, qu’il s’agisse du génocide des juifs, plus récemment de celui des Tutsis au Rwanda en septembre 1994. Ce ne sont que des hordes de cadavres laissés sur place, des charniers découverts quelques mois après les crimes où les corps mal ensevelis apparaissent sous un sol défriché.

L’extermination du peuple arménien relevait de la part du gouvernement Jeunes Turcs d’une volonté délibérée d’effacer toute trace de leur passage sur cette terre, niant le fait que ce peuple a vécu durant des millénaires doté d’une culture, d’une langue et d’une religion. En Turquie, aucun cimetière, aucune stèle n’a vu le jour pour symboliser la mort des victimes. Par conséquent, la trace de leurs existences passées n’étant inscrite nulle part, rend leur mort non-advenue comme si les Arméniens exterminés n’étaient pas morts.
Le gouvernement Jeune Turc leur a attribué une place de morts-vivants et tué la mort dans son essence même, comme garante d’une entité symbolique.

Le génocide est une méthode d’exécution qui procède d’une négation de la mort. Ces morts laissés sans sépulture ont pour effet chez les survivants et leurs descendants d’une destructuration de leur subjectivité du temps vécu. Le projet génocidaire est un meurtre organisé destiné à détruire un groupe humain. Il recèle un indice particulier, celui de laisser les morts sans sépulture.
L’histoire du XX ème siècle témoigne de ce fait, qu’il s’agisse du génocide des juifs, plus récemment de celui des Tutsis au Rwanda en septembre 1994. Ce ne sont que des hordes de cadavres laissés sur place, des charniers découverts quelques mois après les crimes où les corps mal ensevelis apparaissent sous un sol défriché.

La temporalité est l’indice premier de l’existence d’un sujet. La vie et la mort qui sont deux réalités bien distinctes de l’axe du temps, viennent violemment se télescoper dans la psyché des héritiers du génocide. Ce télescopage entraîne un état de confusion opaque et omnipotent qui prive la pensée de toute représentation d’un à-venir ; il n’y a pas de futur possible.
En effet, comment peut-on se représenter le futur lorsque le passé et la mort ne sont pas pensables comme deux entités réelles différentes qui suivent la ligne du temps ?

Dans ce schéma de représentations, la vie et la mort se confondent et par conséquent elles s’annulent.
Une sépulture est un repère spatial puisqu’elle marque en un lieu déterminé, l’existence passée d’un sujet. Elle est aussi un repère temporel du fait que les dates de naissance et de mort du défunt y sont inscrites. Si les hommes ont choisi d’enterrer leurs morts, c’est parce que cet acte symbolique a pour fonction de poser des limites et de créer des ouvertures qui ordonnent les générations et d’inscrire symboliquement l’existence des siens.

Dans un article intitulé " Le sperme et le sang ", Françoise Héritier-Augé rapporte que dans les civilisations sumériennes et égyptiennes, la conservation intégrale des ossements des ancêtres garantit la liaison entre les vivants et les morts. " Les morts non enterrés deviennent des spectres errants incapables de rejoindre dans l’En-bas les esprits de leur groupe familial [iv] ".
Le souverain Assumbanipal obligeait les fils vaincus des ennemis morts à piler dans un mortier les ossements déterrés de leurs pères. Par ce châtiment post mortem, il contraignait les fils à se couper eux-mêmes de leurs racines. Ainsi, détruisant les fondements de leur lignée, ils s’anéantissent.
Dans un autre texte qui introduit la question de la parenté, de la filiation et de la transmission, l’auteur relate qu’en Chine, on enterrait ses morts au sommet des collines dans des lieux d’une grande beauté afin que " le souffle émanant des ossements vienne sans peine féconder les descendants [v] ".

UN TEMPS SUSPENDU

Comment peut-on exister à son tour quand la mémoire de ses ascendants est falsifiée et effacée ? Le projet génocidaire n’est qu’une succession de déliaisons en masse, qui rompt définitivement la chaîne de transmission.
Nous avons à faire à un effet psychotisant où la subjectivité du temps vécu ne progresse pas sur l’axe linéaire du temps mais évolue selon une trajectoire circulaire.
La perspective que Piera Aulagnier a développée sur la question de la temporalité m’intéresse ici tout particulièrement. Dans " l’Apprenti historien et le Maître sorcier ", elle rapporte les propos d’un de ses patients psychotiques -Philippe- qui ne parvient pas à élaborer une relation à la temporalité.
C’est ainsi que Philippe confie : " Le temps est un faux mouvement, on croit qu’il bouge, mais ce n’est pas vrai. Je vous l’ai déjà dit, pour moi le temps est circulaire.
Je ne peux pas faire une différence entre le passé et le futur. Je ne peux pas plus faire une différence entre la vie et la mort. Je ne comprends rien à toutes ces dualités : passé / présent, vie / mort, homme / femme ? S’il y a quelque chose de différent de la vie, ce n’est pas la mort, mais autre chose, je ne sais pas quoi [vi] ".
Cette mise en rapport du sujet à la question du temps, suppose la présence d’un projet identificatoire et d’une histoire sur son passé infantile ; ce qui implique qu’au préalable, le temps passé ne soit pas pensé comme un temps disparu. Seul le temps repris dans une ré-interprétation de son histoire vécue, comme il peut l’être dans l’analyse, peut se conserver. De sorte que les expériences du passé sont mobilisées, transformées et peuvent s’ancrer vivantes dans le présent [vii].

Un autre préalable doit être requis : que le sujet soit reconnu comme un individu à part entière, qu’il soit investi pour lui-même. C’est pourquoi je pense qu’il est impossible de reprendre un héritage commun et de le faire progresser dans une filiation à partir d’une place qui n’est pas la sienne.
Mais quand un sujet incarne la place d’un mort, il se situe dans une impasse qui l’empêche d’accéder à toute conflictualité oedipienne structurante.
Dans la pièce "Une Bête sur la lune", en plaçant sa photo à la place du visage de son père, Aram ne se reconnaît pas comme étant le fils de mais comme sujet devant remplacer son père mort. En ce lieu, l’errance dans une aire incestueuse est garantie.

Considérons la famille comme un puzzle où chaque membre est l’une des pièces distinctes de cet assemblage composite. Lorsque les pièces du puzzle sont interchangeables, on assiste à l’organisation d’une structure perverse.
Ne pouvoir parler en son nom propre, mais parler au nom de ses morts, interdit Aram de s’approprier la réalité de son histoire, dénoncer ce qui relève de l’interdit et de pouvoir réclamer des comptes. Pour lui, accéder à une temporalité qui lui soit propre et inscrire la mort dans un registre symbolique, signifierait sortir d’un temps suspendu, telle l’éternité d’un deuil impossible.

C’est un double meurtre qui s’exerce ainsi sur les survivants et les héritiers du génocide. Prostrés dans un état de sidération, puisque ce meurtre dénié les empêche de se déprendre des scènes traumatiques vécues ou transmises. La vie est réduite à la souffrance du passé, confinée dans le registre du besoin et déliée du champ du désir.

DES CORPS, GARDIENS DU CIMETIERE

Dans son ouvrage intitulé " Génocide et Transmission ", Hélène Piralian, examine la destruction des fondements de la transmission qui s’opère dans tout projet génocidaire. Elle soutient entre autres, l’hypothèse suivante : Les héritiers du génocide, faute de pouvoir inscrire symboliquement leurs morts, les gardent en eux en les incorporant pour les empêcher de disparaître [viii].
Leur mort est ainsi gardée mais non intégrée, seulement mise en suspens. Car accepter cette mort déniée reviendrait à ratifier l’effacement d’une partie de l’histoire des Arméniens.
C’est ce qui conduit les héritiers à s’offrir comme tombeaux des défunts. Leurs morts sont enclavés dans leurs corps, la seule façon de se souvenir des siens de façon vivante.
C’est à ce niveau que la violence se situe. Nicolas Abraham qui a décrit précisément la question du deuil pathologique et développé les notions d’encryptement, d’introjection et d’incorporation, a développé dans le passage intitulé " Deuil et mélancolie " l’idée qui suit : "le moi va fusionner avec l’objet inclus qu’il imagine esseulé de lui et va commencer au grand jour un "deuil" interminable. Il va colporter sa tristesse, sa plaie béante, sa culpabilité universelle. Mettre en scène le deuil que le sujet prête à l’objet l’ayant perdu, n’est ce pas la seule manière qui lui reste encore de revivre [ix] ".

Les héritiers du génocide ont leur pensée sidérée à chaque fois que la mort fait retour dans le réel réactivant les évènements de leur histoire collective. A la fois dans leur réalité extérieure, chaque fois qu’ils seront confrontés à la perte et dans leur espace psychique interne, ce lieu peuplé de fantômes.
Ce qui les frappe c’est cette chose innommable, irreprésentable, qui s’impose à eux. Penser la mort, c’est la considérer comme l’objet d’une transgression, d’une représentation interdite. Pour eux, il n’est pas envisageable de mourir d’une autre mort ( d’un dysfonctionnement organique par exemple) que d’une mort consécutive à un meurtre impuni.

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