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   Robert Kéchichian

Robert Kéchichian
Réalisateur d’Aram

 

Pourquoi ce titre ARAM ?
ARAM, c’était le prénom de mon père. Lorsqu’il est arrivé en France avec son frère, ils devaient avoir 14 et 16 ans. Ils étaient orphelins.
Après avoir travaillé dans les mines et comme ouvriers agricoles, ils se sont installés à Arles.
S’appeler "Aram" ou "Ovahnes", être arménien dans cette petite ville avant la seconde guerre mondiale, la plupart des gens ne savaient pas ce que cela signifiait, j’imagine que ce ne devait pas être facile. Je pense qu’ils en auront souffert. Aussi, plutôt que d’être humilié au quotidien sur son prénom, mon père, quand il est revenu d’Allemagne après sa libération, a choisi "Armand" comme prénom. C’est comme ça que l’appelaient ses compagnons de captivité.
Ma mère, elle, c’était "Hranthoui". Ils se sont mariés sur photographies. Elle est arrivée de Turquie. Ils ont eu sept enfants à qui ils n’ont donné que des prénoms français... vous aurez compris pourquoi et pourquoi le titre.

Qu’est-ce qui a poussé son fils à réaliser ce film ?
C’est un hommage à ma famille, une famille heureuse et digne fauchée par le drame.
ARAM, c’est comme une tragédie antique : fatalité, violences, passions, haines, incompréhensions et sang versé, son cortège de deuils qui n’en finit jamais.
C’est aussi, je l’espère, amour, engagement et amitié indéfectibles. Une interrogation sur la violence, et les victimes de cette violence. Pourquoi ? Comment peut-on en arriver là ? La face sombre de notre humanité.
Mais c’est surtout, l’histoire d’un bannissement, un père renie son fils.
En le faisant, j’espère avoir honoré mon père qui aurait pu me bannir et qui ne l’a pas fait.
ARAM c’est le prix du pardon, le cri d’amour d’un fils sur ce que nous ne nous sommes jamais dit mon père et moi. Ce film est une expiation.

Pouvez-vous nous parler du choix des comédiens ?
Je voudrais d’abord remercier tous les acteurs du film pour tout ce qu’ils m’ont donné pendant le tournage. J’ai écrit cette histoire sans jamais penser à des comédiens.
Les visages des personnages m’étaient soit totalement inconnus, ou au contraire, extrêmement familiers comme celui de Fodil Bouchaour, qui était mon meilleur ami.
Quand les producteurs d’ARAM ont lu la première version du scénario, ils ont pensé que le casting du film ne devait pas avoir de "vedettes". C’était aussi mon souhait.
J’avais pourtant le désir de travailler avec deux "comédiens connus" qui me touchent particulièrement.
Heureusement, mes producteurs sont restés fermes sur leur choix. Sans cela, le film n’aurait pas été ce qu’il est aujourd’hui.
J’ai travaillé avec deux directeurs de casting : Yann Coridian et Swan Pham. Ils ont eu, tous deux, une vision juste des personnages. L’un comme l’autre m’ont fait de très belles suggestions. Par exemple, c’est Yann qui m’a proposé Smaïl Mekki pour Fodil. Swan a trouvé Gilles Arbona pour M. Paul.
J’avais imaginé le casting autour des familles.
La famille de Miran Sarkissian, les militants arméniens, les amis d’Aram, Talaat et les Loups Noirs, M. Paul et la DST, les Kurdes... Je désirais que ces familles soient justes en leur sein et cohérentes entre elles, toutes devaient être très fortes.
J’avais vu Simon Abkarian au théâtre de Bobigny dans "Une bête sur la lune". À l’époque, je ne pensais pas à lui pour le rôle d’Aram. Deux ans plus tard, quand la pièce a connu le succès que l’on sait, je l’ai revue. Nous nous sommes rencontrés et j’ai pu lui dire combien j’avais été touché et ému par son interprétation. Nous avons beaucoup parlé...
Il a évoqué la mémoire de son père. J’ai cru entendre mes propres mots. Ce n’était que des mots d’amour filial et d’émotions. Il était Aram.
C’est autour de Simon que j’ai construit la famille Sarkissian. Je ne souhaitais pas avoir que des comédiens d’origine arménienne. Isabelle Sadoyan s’est pourtant imposée comme la tante Anouche. C’est une grande actrice. J’avais deux images du père : le mien et le père d’un ami, un monsieur d’une grande dignité physique et morale. Il y avait très peu de comédiens français de cette génération qui leur ressemblaient.
À trois semaines du tournage, je n’avais toujours pas Miran Sarkissian. Cela devenait très inquiétant. J’ai vu un jour arriver Alain Mottet dans le bureau. Il me rappelait physiquement monsieur Maurice, le père de mon ami. Un visage fait de belles rides, qui racontait la vie. Il avait accepté de me rencontrer, comme tous les autres comédiens, sans rien connaître du scénario. Je lui ai parlé de l’histoire et je lui ai inf ligé la pire chose qui soit pour un acteur : la lecture d’une séquence sans préparation. Il était très tendu. Il a lu la scène, s’est excusé de n’avoir pas pu faire mieux. Moi j’avais j’en étais certain trouvé le père.
Méliné, c’est Lubna Azabal. Une jeune femme discrètement belle et déterminée. Elle devait être respectueuse du père et des traditions, mais aussi totalement rebelle et moderne. Quand elle s’est présentée pour les essais, j’ai cru voir la sœur de Simon. Elle a joué tout en retenue la scène du bord de l’écluse où elle retrouve son frère après des années d’absence. Elle semblait avoir tout compris de ce que j’attendais du personnage de Méliné. Ils ont été, Simon et elle, bouleversants de réalisme. Lubna a un talent discret et ravageur. Elle a tout compris de son métier d’actrice. Elle n’a pas oublié d’où elle vient. C’est sa grande force.
Mathieu Demy en Lévon, un acteur que l’on doit découvrir. Il cache une grande sensibilité derrière un humour léger et caustique. Il a su donner à Lévon toute la détresse de son infirmité et sa joie. Je me souviendrai très longtemps du regard qu’il donne à son frère quand il le revoit, et son sourire quand sa tante le sort du bain. Serge Avédikian est l’exemple même de l’inattendu dans ma réflexion sur le casting. J’avais imaginé Serge dans le rôle de Kavedjian. Serge, je l’ai connu très tôt alors qu’il n’était encore qu’un comédien débutant. Il avait la fougue et le romantisme des grands tragiques. Dans la vie, il aime la rhétorique, c’est un beau parleur, un avocat. J’avais imaginé Kavedjian comme un as du barreau façon Maître Lombard. Il était parfait pour le personnage et d’accord pour l’interpréter.
Et puis, la catastrophe. Les deux comédiens que j’avais pressentis pour le rôle de Talaat n’étaient pas libres.
Pour moi Talaat, c’était un aristocrate, un homme raffiné et élégant, d’une grande culture, qui aime les femmes.
Mais un homme dangereux et brutal, un théoricien d’extrême droite qui ne craint jamais d’exécuter les pires choses pour ses idées et ses passions. Lorsque Serge a su que je n’avais plus Talaat, il m’a proposé de faire les essais. J’ai été très surpris à l’idée de voir un fils de réfugié arménien progressiste se proposer d’interpréter un homme d’extrême droite. La suite est très simple. Les producteurs ont vu les essais filmés, des différents comédiens. Pour eux, c’était Serge. Ils ne l’avaient pas reconnu. Je n’avais rien dit. C’est ça la richesse du métier d’acteur : être capable de jouer contre nature.
A propos de nature, j’ai une grande tendresse pour celle de M. Paul. Simon Abkarian a évoqué la mémoire de son père. J’ai cru entendre mes propres mots. Ce n’était que des mots d’amour filial et d’émotions. Il était Aram.
Ce patron de la DST, inflexible et retors, entièrement dévoué au service de l’Etat. Pourtant, dès sa première apparition dans le couloir de l’hôpital, on devine chez lui de l’humanité. Quand il croise Miran Sarkissian, ce n’est pas au père du terroriste qu’il s’adresse, mais simplement à un père dont le fils est mourant et dont il devine la douleur.
Gilles Arbona, un vrai bonheur pour un metteur en scène : attentif, concentré, sobre. Une personnalité très généreuse et d’une grande élégance. Un visage hors du commun, mystérieux, qui a su donner à M. Paul plus que je ne pouvais espérer.

On peut remarquer le soin apporté à la lumière du film, et plus généralement à l’image…
L’atmosphère d’un film naît de l’apparition d’une lumière, d’un œil qui regarde.
L’image du film, je l’ai confiée à Laurent Dailland. Nous nous connaissons depuis de nombreuses années. Nous avons souvent travaillé ensemble. Au fil du temps, notre camaraderie professionnelle s’est transformée en amitié. Il était déjà le directeur de la photographie de mon court métrage. Il y a dans la lumière de Laurent une prise de risque permanente. Je pense en particulier à son travail sur "Place Vendôme". Une image tellement singulière, osée et pourtant tellement juste dans le propos. Laurent connaît très bien mes obsessions et l’univers qui me hante. Il sait mon goût du film noir, mes références cinématographiques et littéraires. Je désirais des cadrages sobres. Une photographie épurée et flamboyante à la fois, notamment pour les scènes de mariage.
Une image qui raconterait en couleurs ce film sombre. Il a su trouver cette lumière.
Il aura été le stylo fraternel et talentueux des images du film. Mon œil et ma lumière.

La musique d’ARAM ?
Quand une musique court longtemps avec le temps, on dit qu’elle est traditionnelle. Elle est mémoire. C’est pourquoi la musique arménienne est souvent une longue plainte, elle se rappelle les souffrances de son peuple.

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